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Le blog de Patrick HERTER

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Articles sur l'actualité politique, économique, sociale


Le désarroi et l'inconscience, la résistance et la révolution : constat

Publié par Phert sur 20 Août 2021, 08:52am

Catégories : #Politique

Crédit : Patrick HERTER

Crédit : Patrick HERTER

Avertissement :

Le texte qui suit s’inspire librement de l’admirable introduction de Simone WEIL à son livre « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale » paru en 1934 et réédité par Payot en 2020, dont je recommande la lecture. Il procède d’elle, en découle, se construit dans son architecture originelle, jusqu’à l’emploi de certaines de ses phrases, de ses expressions, en guise de squelette, de moelle, de nerfs, d’appuis, d’inspirations au cœur et à l’esprit, en résonance et transmission, en contribution. Merci d’excuser l’audace comme de pardonner la prétention de l’exercice…

 

 

« La période présente est de celles où tout ce qui semble normalement constituer une raison de vivre s’évanouit, où l’on doit, sous peine de sombrer dans le désarroi ou l’inconscience, tout remettre en question. »

Que le triomphe apparent des mouvements et pouvoirs autoritaires, liberticides, des opportunismes, des scepticismes, des négationnismes, des complotismes ruine partout l’espoir que de très nombreux hommes et femmes avaient mis dans la démocratie et la paix, le partage plutôt que la confrontation, la coopération plutôt que le rapport de forces, l’humanisme des causes communes plutôt que le cynisme des intérêts particuliers, ce n’est qu’une partie du mal dont nous souffrons ; il est bien plus profond et bien plus étendu. On peut se demander aujourd’hui s’il existe un domaine de la vie publique ou privée où les sources même de l’espérance ne soient mises à mal par les conditions dans lesquelles nous vivons et sommes gouvernés.

Le travail, quand il existe encore, ne s’accorde plus avec la conscience de son utilité pour vivre et grandir, contribuer à l’amélioration de son avenir, de celui de sa famille et, par-delà, chacun à notre place, même modeste, à l’amélioration collective d’une société qui progresse. La place, quand on l’a, est devenue trop souvent précaire, atomisée, soumise aux aléas, sans perspective durable,et inexorablement menacée par les inéluctables bouleversements du monde qui la mettront, un jour ou l’autre, à terre. Nous semblons tous en sursis dans notre emploi et, par incidence, dans notre propre existence. Sur le plan collectif, l’observation de la politique de lutte contre le chômage dans notre pays depuis près de cinquante ans permet de penser que nos dirigeants la gère plus comme une simple variable d’ajustement qu’il convient, autant que possible, de contenir, que comme un mal absolu. Plutôt que de travailler à établir la société qui permettrait à chacun un emploi stable, les responsables se contentent de gérer à tout prix le niveau de chômage tolérable par la société telle qu’elle est, en considérant qu’il sera toujours financé, soit par les cotisations, soit par la dette. Faute tragique ! Ce conservatisme, déjà hors de prix, financièrement et socialement, dans les périodes d’instabilité que nous avons connues, atteint un coût prohibitif aujourd’hui que nous traversons sans solution, couverts de dettes, une période de bouleversement systémique.

Nous avons également perdu cette naïve croyance que nos dirigeants politiques remplissaient une mission d’intérêt général. Des décennies de négligences, de facilités, d’incompétences, de bassesses, de courtes vues, de collusions et d’intrigues ont empoisonné le terreau démocratique, nous décourageant de la contribution participative à laquelle nous aspirions toujours plus, sans intermédiaire, à mesure que nos institutions se concentraient à l'inverse entre les mains d’un clan, d’un seul, se dénaturant à mesure qu’elles s’éloignaient de nous. L’action politique est aujourd’hui discréditée toute entière, au pouvoir comme dans l’opposition. La politique est devenue illégitime non en raison des circonstances mais dans sa raison d’être. De plus en plus nombreux sont les citoyens qui s’en détournent, laissant la scène occupée par les derniers ambitieux, les flatteurs, les ombres des grandeurs perdues, pour rejoindre, dans la méprise et le désintérêt, l’auditoire dispersé et distrait de ce spectacle devenu infréquentable, nuisible, mais toujours dramatiquement indispensable. Nos institutions, saccagées dans leurs principes fondamentaux par l’esprit et la pratique de ceux qui les utilisent, ont perdu leur capacité à répondre aux enjeux du long terme tout en ayant perdu celle de s’adapter efficacement aux événements imprévus. Comme un corps en détresse, elles se crispent et se caricaturent dans l’adversité ; comme un esprit en agonie, elles perdent leurs repères et oublient l’essentiel d’elles-mêmes. Au pire moment.

Le progrès technologique, rayonnant, semble pourtant faillir du fait de son propre emballement, de son emphase. Son triomphe apparent apporte, dans l’appétit mercantile qui nous dévore l’esprit, dans l’hystérie consommatrice ou l’obsession sécuritaire, un surcroît de menaces et de misères, physiques et morales, dans lesquelles nous nous débattons sans même plus nous interroger. Bien loin de nous libérer, les innovations semblent nous asservir un peu plus dans la frénésie d’une modernité de courte vue, de courte vie, étourdissante jusqu’à la frivolité, éclatante comme un artifice, bien pensante comme un slogan publicitaire, indispensable comme un ordre qu’on voudrait nous imposer, au garde à vous, sourire aux lèvres. Quant au progrès scientifique, il souffre de la fragilité de notre attention et de la force de notre désarroi. Aussi perçoit-on mal le fait d’empiler des connaissances sur un amas si vaste qu’il semble ne plus pouvoir être compris, partagé dans la paresse ambiante et les a-priori négatifs. Les plus récentes découvertes portent tant de questions et si peu de réponses qu’elles nourrissent doute et rejet plutôt que curiosité et enthousiasme. L’humanité aurait-elle perdu sa flamme prométhéenne ou la laisserait-elle à quelques initiés dont elle rejetterait de facto la légitimité, dans le désoeuvrement collectif et la suspiscion personnelle ?

La grande œuvre de diffusion des Lumières semble avoir échoué tant la culture, l’information et la communication sont devenues des caricatures lesquelles, loin de nourrir et former le jugement critique, ne parviennent plus aujourd’hui, par inversion maligne, qu’à gonfler la crédulité du destinataire et le mener, par angoisse et désespérance, à la critique systématique. Tout échange contradictoire sans injure paraît une gageure. La discusion semble devenir impossible avec l’autre qui n’est pas son semblable. Se constituent des groupes de clones humains qui saucissonnent l’humanité en autant de chapelles, de groupuscules, de baronnies, de divisions, de petits paradis artificiels, de bergeries, de camps de travail décorés en camps de vacances, d’identités déshumanisées. Les droits universels fondamentaux, devenus contestables au nom de la diversité des opinions, des origines, des genres, de la géographie, de la couleur de peau, semblent être assimilés à des instruments de soumission, non d’émancipation, symboles d’une domination qu’il s’agirait de faire payer aux innocents qui en seraient les héritiers, comme si ces droits valaient acte de propriété privée sur un bien commun devenu inacceptable.

La vie familiale n’est plus qu’une anxiété depuis que la société s’est fermée aux jeunes générations pour qui l’impuissance présente, l’attente fiévreuse de l’avenir, le constat de la tragédie climatique, semblent confirmer qu’il n’y a pour elles aucun avenir positif. Au reste, ce mal, s’il est aigu pour les jeunes, est commun à toute l’humanité sans privilège qui se voit méprisée, ballotée, maltraitée, ignorée, saccagée, soumise aux diktats des avantages acquis pour durer et des incompétents qui les servent pour mieux tout obtenir. Nous semblons vivre une époque sans avenir car l’attente de ce qui viendra, inexorablement, ne s’inscrit pas dans l’espérance mais dans l’angoisse d’une fuite en avant où nous sommes engagés, malgré nous, sans moyen de résistance, vers le pire. Par peur de l’isolement, nous nous éloignons paradoxalement de l’étranger, dans la méfiance. Par peur de la défaite, nous nous éloignons du combat, dans la passivité. Par peur de se perdre, nous jouons sans nous engager, dans la parodie. Par peur de mourir, nous sommes prêts à refuser de vivre, dans l’illusion.

Aussi sombrons-nous dans l’inconscience et la confusion, l’hystérie et la folie des foules inquiètes et capricieuses mais improductives, semblant rechercher dans l’étourdissement futile de groupes la moindre jouissance qui précèdera l’hallali sans l’empêcher, se raccrochant absurdement à la fiction d’un passé dépassé à jamais, se contentant de chimères émollientes,  suivant quelques joueurs de flûte habiles à profiter de nos faiblesses, répondant aux appels à l’action sans agir plus que la réponse, résistant symboliquement sans résister, dans l’engagement sans autre détermination que l’engagement répété, dans l’égarement de ceux qui se leurrent eux-même en ayant trouvé d’autres égarés, dans la négligence, sinon de l’effondrement qui nous obsède, du moins des moyens de l’empêcher, comme si on se donnait un mal fou à ne pas trouver pour ne pas avoir, un jour, à devoir les mettre en oeuvre.

Ce sombre tableau est paradoxal alors qu’existe, depuis 1789 et 1940, deux mots qui contiennent en eux tous les avenirs imaginables, tous les sursauts, et ne sont jamais si riches d’espoir et de vitalité que dans les situations justement désespérées ; ce sont les mots de résistance et de révolution. Aussi les entend-on souvent depuis quelques temps. Nous devrions être, semble-t-il, en pleine période de résistance et de révolution ; mais en fait tout se passe comme si les idées même de résistance et de révolution tombaient elles-mêmes en décadence avec le régime qu’elle devrait aspirer à remplacer. Aujourd’hui, cette espérance a perdu tout ce qui pouvait lui servir de support. Ni dans l’idéal d’égalité des droits et de justice, soumis à portion congru, ni dans celui des libertés, réduit comme peau de chagrin, ni dans celui de fraternité, assimilé à la seule communauté d’intérêts. Ni dans les organisations sociales, mangées par les réseaux sociaux, ni dans les organisations politiques, ramenées au rang de simples clubs, ni même dans les mouvements d’opinion qui se multiplient depuis quelques années spontanément et s’agitent sans agir, comme si leur expression protestataire était une fin en soi et n’appelait aucune réalisation concrète. La révolution et la résistance semblent séduire comme le ferait un slogan, un prix démarqué provoquant la cohue, un cri de ralliement éphémère lancé par des apprentis dictateurs, des nihilistes enragés, des survivalistes désespérés. À quoi mène le sentiment du devoir accompli, dès lors qu’il se complaît dans l’instant et se satisfait de son propre inaccomplissement ?

C’est pourquoi le premier devoir que nous impose la période actuelle est d’avoir le courage de nous demander si les termes de résistance et de révolution sont autre chose que des mots, s’ils ont un contenu précis, ou s’ils ne sont pas devenus eux-mêmes des mensonges qui nous détournent de l’essentiel.

De la réponse à cette question dépendra la suite, se contenter du constat et périr, ou réinventer l’avenir, et se relever.

 

Patrick HERTER – 20 Août 2021

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