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Le blog de Patrick HERTER

Le blog de Patrick HERTER

Articles sur l'actualité politique, économique, sociale


Wall Street pris d'assaut par les réseaux sociaux (1)

Publié par Phert sur 30 Janvier 2021, 09:04am

 

"Comment des utilisateurs de Reddit ont manipulé la Bourse..." (1), "Comment les particuliers ont imité les pros de la finance" (2), "Après l'humiliation, la revanche de Wall Street..." (3), "Les boursicoteurs se retournent contre Robinhood..." (4), "Les autorités peinent à éteindre l'incendie..." (5), "Citron Research renonce définitivement à la vente à découvert" (6), "Les boursicoteurs s'attaquent aux cours de l'argent..." (7), "Comment les courtiers en ligne encouragent la spéculation" (8)

Ne cherchez pas : il ne s'agit pas de la campagne de promotion de la dernière série Netflix - adaptation stylée "Game of Thrones" du "Loup de Wall Street" - habillement mise en scène pour créer le buzz et attirer des millions d'abonnés... Mais des titres d'articles parus à la fin de cette semaine dans les pages et les sites de deux des quotidiens parmi les plus sérieux du monde économique français : "Le Monde" et "Les Échos" ! Des articles relatant un événement qui a surpris et sidéré le cénacle des places financières et leurs observateurs les plus éclairés. Un événement, d'apparence anecdotique, qui a certainement pesé sur les cours de l'ensemble des places financières internationales fin janvier, alors qu'on n'évoquait que l'évolution de la pandémie et de ses morts, les difficultés d'approvisionnement en vaccins ou les conditions et perspectives des prochains confinements. Un événement qui met en évidence les abus, les fragilités, les contradictions des marchés financiers modernes... Et l'irruption des réseaux sociaux dans le monde feutré de la finance de marchés. Une bombe. Un événement comparable, pour certains, à l'assaut du Capitole à Washington le 6 janvier dernier pour les États-Unis ! C'est dire...

Bienvenue dans l'affaire GameStop.

Première partie : pédagogie de l'événement

 

(I) Les faits

GameStop est un distributeur physiques de jeux vidéos et de matériel électronique, présent en France avec la chaîne Micromania, rachetée en 2008. La société, créée en 1991, a été introduite en bourse en février 2002 à moins de 10$ sur le New York Stock Exchange sous l'indicatif GME. Après avoir connu une tendance positive jusqu'en 2008 à un plus haut à près de 60$, le titre a subi la crise financière et économique qui a suivi l'éclatement des "Subprimes", a oscillé autour des 20$ entre 2008 et 2013 pour retrouver presque ses plus hauts en 2014 avant d'entamer à partir de 2015 un irrésistible déclin quand il est apparu que les jeux, autrefois achetés en magasins, se téléchargeaient sur Internet. Changement de management, cessions d'actifs, endettement, incapacité à trouver un repreneur... Rien n'y a fait : GameStop a vu le cours de son action baisser puis plafonner, à peine de plus de 3$ à l'été 2019, 5$ à l'été 2020, jusqu'à l'inversion de tendance des quatre mois suivants, quand le cours passe de 5$ à 19,95€, le 12 janvier 2021. Enfin, l'exponentielle : plus de 40$ le 21 janvier et près de 350$ le 27 janvier !

Graphique historique d'évolution du cours GME

Que s'est-il passé ?

 

(II) Explications

La longue période de baisse est due à deux causes, l'une économique - réelle et l'autre spéculative - technique :

  • La situation économique et managériale de l'entreprise est mauvaise, son avenir plus qu'incertain. Rien de plus logique, d'un point de vue académique, que le cours baisse.
  • Tenant compte de la situation de l'entreprise, les investisseurs professionnels - des "hedge funds" - ciblent GameStop pour lancer une opération de "vente à découvert", technique spéculative aussi vieille que la finance, décriée et plusieurs fois empêchée dans l'histoire. Une technique qui consiste à emprunter à leurs propriétaires, moyennant intérêt, des actions qu'on ne possède pas pour les vendre immédiatement sur les marchés, anticiper et contribuer à l'effondrement du titre par l'importance des capitaux engagés et attendre que sa valeur se soit effondrée pour racheter les actions, solder ainsi sa position et empocher la différence entre le cours de vente (initial) et le cours d'achat (final).

 

La reprise du titre et son envolée stratosphérique sont dues à deux causes, la première économique - réelle, la deuxième mêle aspirations spéculatives, réseaux sociaux et convictions sociales et politiques :

  • Les résultats financiers de l'entreprise sont apparus meilleurs que prévus ces derniers mois, donnant la possibilité d'une reprise du groupe et de son éventuelle mutation au nouvel environnement digital.
  • L'explosion du courtage "low cost" aux États-Unis, particulièrement depuis l'apparition la Covid-19 et la mobilisation massive d'investisseurs particuliers utilisant leur épargne et les aides financières reçues pour spéculer sur les marchés financiers. Ces tradeurs amateurs, parfois aussi bien équipés que les professionnels, se retrouvent en communauté  en compagnie d'internautes financiers iconoclastes, adeptes de la dérision comme d'opposants farouches au capitalisme financier. Tous sont parvenus à se coordonner sur le serveur Discord et des forums Internet tels que Reddit au sein de communautés (en particulier r/wallstreetbets et ses deux millions de membres) pour acheter des titres et/ou options d'achat GME sur les plateformes de courtage "sans frais" telles que Robinhood avec deux objectifs concomitants ou alternatifs : 
    • Réussir un coup boursier en provoquant une tendance haussière à haute intensité.
    • Piéger les fonds d'investissement condamnés, soit à apporter aux chambres de compensation des garanties financières gigantesques pour conserver leurs positions baissières dans la dynamique devenue exponentiellement haussière, soit à racheter leurs positions à pertes pour éviter de faire faillite - la hausse potentielle n'étant pas limitée, leurs pertes ne le sont pas non plus...

 

(III) Conséquences

Les conséquences de l'affaire GameStop sont minimes en capitaux en valeur relative, mais considérables par ce qu'elles révèlent et remettent en question :

  • Sur les fonds d'investissement : de lourdes pertes pour certains, avec des inquiétudes sur le risque de contagion à l'ensemble des marchés financiers en "effet dominos". Ainsi, Melvin Capital, l'un des fonds d'investissement qui avait spéculé à la baisse et aurait racheté ses positions vendeuses le 27 janvier aurait perdu 3,75 milliards de $ selon le Financial Times et 57% de sa valeur en janvier... Pour autant, rien ne prouve que certains autres fonds n'ont pas participé à l'achat massif d'actions et contribué à l'inversion de la tendance. L'opportunisme n'a pas de camp et les fonds sont agiles !

 

  • Sur les courtiers qui ont servi d'intermédiaires aux investisseurs particuliers : fragilisation de leur modèle économique et confirmation d'importants conflits d'intérêts. Ainsi, Robinhood qui a dû lever 1 milliard de $ auprès de ses actionnaires pour répondre aux appels des chambres de compensation qui s'inquiétaient de l'explosion de la volatilité sur le titre, a  bloqué la possibilité pour ses clients particuliers d'acheter des titres GME pour calmer le jeu. Or, Robinhood se rémunère en revendant le carnet d'ordres de ses clients à des sociétés dont Citadel... Le fonds spéculatif qui a renfloué Melvin Capital ! Ce conflit d'intérêt n'est pas passé inaperçu des communautés, et une Class-action a été lancée contre Robinhood, accusé de "trahison".

 

  • Sur les investisseurs particuliers : ceux qui agissaient uniquement pour piéger les fonds d'investissement ont fêté une victoire sans précédent, prêts à recommencer sur d'autres titres, d'autres marchés (le marché de l'argent est ciblé aujourd'hui) ; ceux qui cherchaient la plus-value ont réussi leur opération s'ils ont vendu leurs titres bien au-dessus de leur cours d'achat, en profitant par exemple des rachats de titres précipités... Des fonds d'investissement eux-mêmes ! Certains cumulent victoire de principe et accumulation de plus-values. Les millionnaires, vrais ou faux, s'exhibent déjà sur Internet... Quant à la Class-Action contre les courtiers pour entrave à la liberté d'acheter et vendre des titres, Elizabeth Warren, peu suspecte de défendre les fonds d'investissement, a relevé que Robinhood se protégeait de toute action en justice par sa convention de courtage, acceptée par tout client...

 

  • Sur les autorités de tutelle : elles ont semblé dépassé par l'opération autant que par l'émergence du courtage de masse, coordonné, et cette double impuissance a alimenté la crainte que l'intégrité du marché soit touchée. La SEC, le gendarme de la bourse américaine semble aujourd'hui mobilisée pour évaluer ce qui pourrait ressembler à une manipulation de cours de la communauté internet, comme pour évaluer les mesures prises par les "entités réglementées" (courtiers) qui ont pu désavantager des investisseurs ou limiter leur capacité à investir. Janet Yellen, la nouvelle secrétaire au Trésor, a déclaré le 27 janvier qu'elle "surveillait la situation" et William Galvin, responsable de la régulation financière dans l'État du Massachusetts a réclamé la suspension pour un mois du la cotation de GME pour retrouver le calme. Un grand besoin de régulation qui monte, d'évidence... Mais jusqu'où ?

 

  • Sur le débat politique : la bataille entre internautes et grands fonds d'investissement américains est devenue une affaire politique, d'abord parce que la motivation de beaucoup des investisseurs particuliers était politique - "Une colère, une révolte nihiliste contre les institutions du pays" pour la journaliste Mary Childs de NPR. Le prolongement de l'action "Occupy Wall Street" en 2011 pour d'autres observateurs. Ensuite parce que les politiques eux-mêmes sont entrés dans la partie : l'élue démocrate au Congrès Alexandria Ocasio-Cortez ("C'est quelque chose de voir les gens de Wall Street ayant longtemps traité notre économie comme un casino se plaindre qu'un forum de discussion sur Internet traite également le marché comme un casino") ; le sénateur démocrate Sherrod Brown, président de la Commission des affaires bancaires ("Les gens de Wall Street ne se soucient des règles que lorsque c'est eux qui sont frappés. Les travailleurs américains savent depuis des années que le système à Wall Street est cassé, ils en ont payé le prix. Il est temps pour la SEC et le Congrès de faire en sorte que l'économie fonctionne pour tout le monde, pas seulement Wall Street").

 

  • Sur le débat technique : l'entrave à la liberté des transactions pour les particuliers et l'inégalité de traitement avec les professionnels sont dénoncées, encore par Alexandria Ocasio-Cortez ("C'est inacceptable. Nous devons maintenant en savoir plus sur la décision prise par Robinhood d'empêcher les investisseurs particuliers d'acheter des actions tandis que les hedge funds peuvent librement négocier les actions comme bon leur semble"). L'utilisation exagérée du "short squeeze" (rachat des positions à la baisse par les fonds) comme du "gamma squeeze" (achat des titres par les banques destiné à couvrir les options d'achat prises par les particuliers") fait apparaître un défaut de contrôle et de régulation. La banalisation des opérations financières techniques par le grand public, telles que les options et l'emploi des dérivés inquiète aussi. Les ventes à découvert sont, elles aussi, dans la ligne de mire, et pas seulement des membres de la communauté Wallstreetbets. Même Elon Musk, le patron de Space X et Tesla, est intervenu dans le débat sur son compte Twitter :

 

L'affaire GameStop est une brèche ouverte sur les marchés financiers. Une brèche à partir de laquelle quelques millions de "moutons faibles", boursicoteurs insignifiant aux yeux des cadors de Wall Street, se sont organisés et ont réussi à provoquer des dégâts considérables aux "loups forts", aux hedge funds habitués à frapper, gagner et disparaître. En utilisant certaines de leurs méthodes.

Un événement tout sauf anodin. La deuxième partie de l'article le montrera...

Patrick HERTER - 1er février 2021

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