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Le blog de Patrick HERTER

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Articles sur l'actualité politique, économique, sociale


La Culture soignée par un médecin imaginaire ?

Publié par Phert sur 9 Février 2021, 09:02am

D'après l'Acte III Scène 10 "Le Malade imaginaire"

Pardon Molière !

 

LE POUVOIR
Amis poètes, comédiens, peintres et scénaristes, chanteurs et musiciens, sculpteurs d’hier et d’aujourd’hui, projectionnistes, techniciens de scène et de coulisses, trapézistes et transformistes, guignols et chansonniers… Je vous demande pardon de tout mon cœur.

LA CULTURE
Cela est admirable.

LE POUVOIR
Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la curiosité que j'ai eue de voir d’illustres malades comme vous êtes ; et vos réputations, qui s'étendent partout, peuvent excuser la liberté que j'ai prise.

LA CULTURE
Monsieur, nous sommes vos serviteurs.

LE POUVOIR
Je vois que vous me regardez fixement. Quel âge croyez-vous bien que j'aie ?

LA CULTURE
Je crois que tout au plus vous pouvez avoir à peine plus de trente années.

LE POUVOIR
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! j'en ai plus de soixante !

LA CULTURE
Plus de soixante !

LE POUVOIR
Oui. Vous voyez en effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais, légitime, crédible et vigoureux.

LA CULTURE
Par notre foi, voilà un beau jeune vieillard pour soixante ans !

LE POUVOIR

Il se trouve qu’en plus d’exercer la charge du pays, je suis médecin de circonstances, qui m'en vais appliquer de ville en ville, de canton en canton, de région en région, d'illustres directives issues de mes capacités, pour trouver des malades dignes de m'occuper le temps et de parfois même me permettre de l’arrêter, capables de profiter des grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la conduite des affaires et la médecine des corps. Je dédaigne d’user de mes arts à ces menus fatras des maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fièvrotes passagères, à ces vapeurs éphémères et à ces migraines migratoires. Je veux des maladies d'importance, dont le monde entier parle, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine: c'est là que je me plais, et c'est là que je triomphe ; et je voudrais, amis, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins de ville ou de campagne, désespérés, à l'agonie, incapables de sortir, de  tourner, d’entrer en scène, d’ouvrir vos salles, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes et l'envie que j'aurais de vous rendre service.

LA CULTURE
Nous sommes vos obligés, monsieur, des bontés que vous avez pour nous.

LE POUVOIR
Donnez-moi votre ressenti. Qui est votre médecin ?

LA CULTURE
La scène, Monsieur.

LE POUVOIR
Ce nom-là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade ?

LA CULTURE
Il dit que c'est de ne plus la voir, et d'autres disent que c'est de ne plus distraire et cultiver.

LE POUVOIR
Ce sont tous des ignorants. C'est du poumon que vous êtes malades.

LA CULTURE
Du poumon ?

LE POUVOIR
Oui. Que ressentez-vous ?

LA CULTURE
De temps en temps des douleurs de tête, le vide, la détresse d’un texte ou d'un regard qui manque et de son émotion.

LE POUVOIR
Justement, le poumon.

LA CULTURE
Il nous semble parfois que nous avons un voile devant les yeux, qui coule de ne plus présenter d'oeuvres.

LE POUVOIR
Le poumon.

LA CULTURE
Et quelquefois des maux de cœur par manque de scènes, de duos, de réparties.

LE POUVOIR
Le poumon.

LA CULTURE
Nous avons parfois des lassitudes par tous les membres, comme une courbature dans les danses sans partenaires, une pesanteur des sauts dans nos salons, une raideur des os qui craquent.

LE POUVOIR
Le poumon.

LA CULTURE
Et quelquefois nous prennent des douleurs dans le ventre, comme si c'étaient des coliques de mises scènes abandonnées, d’exposition annulées, tant de séances en moins, tant de silences en plus.

LE POUVOIR
Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous préparez ?

LA CULTURE
Oui, monsieur. Nous nous y accrochons sans cesse.

LE POUVOIR
Le poumon. Vous aimez à boire un peu plus de vin que d’habitude ?

LA CULTURE
Oui, monsieur. Lorsque le doute s’empare de nous, ou que la folle rumeur nous prend à espérer !

LE POUVOIR
Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir ?

LA CULTURE
Oui, monsieur. C’est un réconfort mais c’est aussi un abandon, une lassitude.

LE POUVOIR
Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?

LA CULTURE
Il nous ordonne du potache, de l’insouciance, de l’interdit, du saut de mur à la lanterne.

LE POUVOIR
Ignorant !

LA CULTURE
De la ripaille en troupes insoumises.

LE POUVOIR
Ignorant !

LA CULTURE
Du beau, du fort, des cris de joie, des pleurs en groupe.

LE POUVOIR
Ignorant !

LA CULTURE
Des bouillons de fêtes sur les planches, des visites impromptues dans les galeries fermées.

LE POUVOIR
Ignorant !

LA CULTURE
Des yeux frais à qui soumettre nos oeuvres.

LE POUVOIR
Ignorant !

LA CULTURE
Et, le soir, de petits concerts à l'improviste dans les caves pour se lâcher le ventre.

LE POUVOIR
Ignorant !

LA CULTURE
Et surtout de boire la vie fort trempée.

LE POUVOIR
IgnorantusignorantaIgnorantum. Il faut boire votre vin seul, pour épaissir votre sang, qui est trop subtil, il faut avaler de bons gros morceaux de solitudes, de bons gros réseaux sociaux, de bons discours de politiques ; du dépit et du riz-jaune, et des annulations et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, sous forme de décret, d’attestation ; et je viendrai vous parler de temps en temps, tandis que je serai en cette disposition.

LA CULTURE
Vous m'obligerez beaucoup.

LE POUVOIR
Que diantre faites-vous de cette inspiration-là ?

LA CULTURE
Comment ?

LE POUVOIR
Voilà une idée que je me ferais enlever tout à l'heure, si j'étais que de vous.

LA CULTURE
Et pourquoi ?

LE POUVOIR
Ne voyez-vous pas qu'elle tire à soi toute l’énergie, et qu'elle empêche l’obéissance de profiter ?

LA CULTURE
Oui ; mais j'ai besoin de mon inspiration.

LE POUVOIR
Vous avez là aussi une protubérance, une colère que je me ferais crever, si j'étais à votre place.

LA CULTURE
Crever une colère ?

LE POUVOIR
Ne voyez-vous pas qu'elle incommode la docilité, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-la crever au plus tôt : vous en vivrez plus clair.

LA CULTURE
Cela n'est pas pressé.

LE POUVOIR
Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt ; mais il faut que je me trouve à une grande réunion de défense qui doit se faire pour la population qui mourut hier.

LA CULTURE
Pour la population qui mourut hier ?

LE POUVOIR
Oui. D’ennui. Pour aviser et voir ce qu'il aurait fallu lui faire pour la guérir. Bien au revoir.

 

Patrick HERTER - 9 février 2021 

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