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Le blog de Patrick HERTER

Le blog de Patrick HERTER

Articles sur l'actualité politique, économique, sociale


La déconstitution politique

Publié par Phert sur 9 Avril 2019, 07:58am

Catégories : #Politique

 

Notre Constitution

Majestueuse quand on la regarde de loin, elle reste inaccessible à ceux qu'elle est censée servir. N'y entre pas qui veut. N'y débat pas sans autorisation, qui peut. Quand on a réussi à franchir les grilles de la cour qui mène à son escalier d'accueil, elle apparaît plus lézardée à mesure que l'on s'en approche.

Une inspection dans les règles nous confirme rapidement son inquiétante détérioration : sa toiture est percée par endroit ; les vitres de plusieurs de ses fenêtres, brisées, n'ont pas été remplacées ; quelques lattes de parquet qui s'affaissent dans les pièces ont été couvertes d'un tapis d'une criante modernité qui donne une touche de in dans le out. Sa façade qui domine le parc intérieur est couverte par endroit d'une inquiétante mérule que les visiteurs naïfs prennent pour une décoration à la boutonnière dans les massifs de fleurs sans que quiconque, mieux informé ou plus lucide, ne les contredisent. No comment. La vigne vierge - tâche de vert en avant-scène de la dorure des salons lorsque les portes sont ouvertes - gagne chaque année sur la pierre, qui craque. Certains observateurs pourraient croire que cette petite nature témoigne d'un engagement environnemental. Il n'en est rien : la plante grimpante cache la misère des ruines. On répare les dégâts du bâtiment au petit matin comme on maquille un visage en espérant faire illusion, mais l'usure du temps a fait son œuvre, que le fol entretien d'une armée commise d'office ne parvient plus à cacher.

Elle n'en peut plus, notre Constitution...

Mais alors, pourquoi la conservons-nous ?

La nostalgie ne permet pas de comprendre sa longévité puisque la mort, tout au bout, efface naturellement les acteurs de sa grandeur passée. Reste bien entendu l'Histoire, qui embellit l'estime et épaissit la cornée. Serait-ce la seule raison de cet acharnement politique ? Le conservatisme, qui suinte, n'explique pas plus cette résistance, car on n'a jamais cessé de la ravaler, notre Constitution : 24 fois depuis 1958. Certaines opérations l'ont affirmée - à commencer par l'adoption de l'élection au suffrage universel pour la Présidence de la République. D'autres l'ont adaptée : à l'Europe, au Monde, à l'Environnement. D'autres l'ont dénaturée - le passage du septennat au quinquennat présidentiel, lequel a réussi la performance d'affaiblir la Présidence sans renforcer le Parlement. Les moqueurs et les ennemis applaudissent...

Finalement, ce qui la rend si collante à notre pays, cette Constitution, c'est peut-être la peur de l'inconnu, le manque d'audace, le manque d'épaisseur de ceux qui la pratiquent. Le pragmatisme institutionnel de long cours de cette coque de lois construire pour traverser les tempêtes a laissé place à un opportunisme partisan de cabotage. On a l'aventure collective qu'on mérite, nous disent les commentateurs cyniques...

Pour quels résultats ?

  • La pyramide d'autorité et sa figure tutélaire, le Président, sont devenus inaudibles. Autres temps, autres mœurs, autres nécessités. On a cru que la nouveauté pourrait lui redonner une nouvelle vitalité, mais la jeunesse d'Emmanuel Macron s'y est lovée dans l'anachronisme, face miroir d'un Président jupitérien - ce Dieu descendant parfois de son Olympe pour imposer sa majesté aux hommes et les séduire, en même temps. Nous y sommes en séquences scénarisées comme dans un film - dont la dernière à l'occasion du Grand Débat National. Mais Dieu et sa morgue, malgré sa verve et ses pouvoirs, sont devenus insupportables à la détresse qu'il ne soulage pas, dans la vision d'un avenir où elle n'a pas sa place. Le grand marcheur se prend les pieds dans les aiguilles de l'horloge, partagé entre la grande trotteuse de la transformation du temps long et la petite seconde des  phrases à l'emporte pièces du temps court et la prochaine élection à gagner...
 
  • Le Premier ministre pratique les chaises musicales tout seul mais perd chaque fois que la musique s'arrête, car il est temps alors de laisser place à d'autres. Sur chacune de ces chaises le méritant pourrait s'assoir, mais aucune ne le retient vraiment. Est-il ce collaborateur du Président, corvéable à merci au revoir ? Est-il ce chef d'un gouvernement en cohabitation administrative avec la haute fonction publique quand il n'est pas en cohabitation politique avec la présidence ? Est-il cet animateur d'une majorité sans autre identité que celle du président, tétanisée en groupe, désabusée en off, rebelle en rêve ? Si le Premier ministre ne s'assoit pas, c'est que son siège est éjecté sitôt qu'il s'y assoit.
 
  • Les parlementaires semblent en voie de disparition, en peau de chagrin au mieux, en voie d'extermination dans la haine qui foule au pied nos principes fondamentaux, au pire. Les sénateurs sont menacés d'en haut par un pouvoir sans majorité qui doute de leur utilité quand les députés le sont d'en bas par un peuple sans représentativité qui doute de leur légitimité. Cruelle et détestable fourberie d'une Constitution qui permet à la terreur ou à l'ennui de s'imposer - que diable sont-ils aller faire dans cette galère ?
 
  • Les élus locaux sont, pour les plus sincères, outragés : la décentralisation a distribué les bijoux de la reine aux barons des régions pendant des décennies, à crédit, sans leur donner les moyens de s'affranchir du centralisme. Les petits, au plus proche de la population, ne peuvent qu'entendre ses doléances et se regrouper dans l'impuissance, méprisés et écrasés sous les pas des géants, en amicale des élus anonymes, en cure de démoralisation.
 
  • La politique s'est égarée et a perdu tout sens : les fonctions s'entrecroisent, se marchent sur les pieds, les missions se concurrencent, les pouvoirs se délitent dans l'enchevêtrement des arbitrages, et plus personne ne semble avoir en tête le tableau d'ensemble. Les éléments de langage préparés par les petits comités suffisent. Les strates administratives accumulent les contraintes, et la moindre réponse au quotidien doit remonter le cours de l'eau à la manière du saumon dans les rivières, pour le plus souvent ne jamais en redescendre... Même la soif du pouvoir et son accumulation qui ont tant fait pour le sens du devoir ces dernières décennies peinent à satisfaire les engagés, et les plus accrochés y perdent la foi... C'est dire ! Restent les affamés, les charognards, les champignons hallucinogènes nés dans un coin de cave humide, prêts à tout pour occuper les palais du pouvoirs, quel qu'en soit le prix, quel qu'en soit l'état - pourvu qu'ils aient l'ivresse de la conquête. Ils rêvent de rejoindre la mérule...

 

Et les Français me direz-vous ? Exaspérés, médusés, résignés, désabusés, parfois révoltés face à cette déconstitution du pays dont ils ressentent plus que quiconque les effets, ils semblent prêts à toutes les aventures puisque l'avenir semble une fatalité au mieux, une tragédie au pire.

Et si nous les invitions à participer à la reconstitution de notre âme collective plutôt que de les mépriser ?

 

Patrick HERTER

9 avril 2019

 

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