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Le blog de Patrick HERTER

Le blog de Patrick HERTER

Articles sur l'actualité politique, économique, sociale


Ce que les gilets jaunes disent de nous...

Publié par Phert

Catégories : #Sujets de société

Après novembre 2013 et la mobilisation des "bonnets rouges"  en Bretagne, novembre 2018 et la mobilisation des "gilets jaunes" dans toute la France. Une nouvelle fois, la révolte fiscale gronde. La France de la périphérie et des campagnes contre la France des métropoles. La France désargentée contre la France des argentiers. La France du quotidien contre la France technocratique. La France désaccordée contre la France des premiers de cordées. La société civile contre le pouvoir politique. Les cassés et les casseurs dans la rue, et la démocratie en question. Une curieuse impression de déjà vu ? Pas sûr !

 

Le fait déclencheur c'est, une nouvelle fois, une hausse de la fiscalité touchant le transport. Pourtant, cette fois, pas de portique géant taxant les camions dans une région historiquement épargnée par les péages routiers, mais une augmentation des carburants touchant les conducteurs sur tout le territoire. Ce n'est plus d'activité économique et d'emplois indirects, ni de lutte conte le réchauffement climatique d'ailleurs, mais de porte-monnaies qu'il s'agit. Le mouvement touche au cœur du quotidien, en "direct live",  ceux qui doivent, pour vivre et/ou travailler, utiliser leur voiture. Mais pas seulement : ceux qui ont de plus en plus de mal à vivre dans la dégringolade, de la classe moyenne à la précarité, à l'angoisse pour l'avenir de leurs enfants dans un monde anxiogène dont on annonce la fin. Si les hommes ne se détruisent pas tous seuls, la nature les fera disparaître. Le Requiem est déjà prêt. Les victimes se comptent par millions et bientôt par milliards. La révolte fiscale devient sociale, et plus sociétale que politique en réalité. Vitale et virale.

 

Le paradoxe de la révolte des "gilets jaunes" est, en effet, qu'elle porte, au cœur de ses revendications, à la fois un appel à la politique et son rejet profond. On attend du pouvoir des mesures et, dans le même temps, on en attend rien du tout. On s'adresse à lui et on lui dénie en même temps la légitimité pour répondre. Appel au secours et dans le vide. Un grand cri depuis la pente de la montagne que l'on dévale ou que l'on craint de dévaler, en échos dans la vallée qu'on ignore et méprise. Certains analystes semblent y voir la double marque de l'ignorance et de l'incapacité à formuler. J'y vois plutôt celle de l'agrégation d'un gigantesque et désespéré cahier de doléance 2.0 - chacun y allant de sa plainte et de sa demande. Une urne, une "appli citoyenne", dans laquelle  les abstentionnistes récidivistes ou compulsifs pourraient déposer leurs voix quand ils veulent, où ils veulent, au gré de leurs besoins, de leurs envies, de leurs humeurs, de leurs tribus interchangeables. Ici, plus de salaire. Là, moins de taxes. Là encore, le retour des services publics. Ici pas de migrants. Là une école. L'annulation des dettes publiques qui nous compriment. L'instauration du RIC - le Référendum d'Initiative Citoyenne "sur tous les sujets" - le sac dans lequel on range à peu près tout... de la révocation de élus, président compris, au retour de l'ISF, à la disparition des SDF, à la baisse des impôts, à la réinstallation des services publics, à l'annulation du mariage pour tous, au rétablissement de la peine de mort, à l'augmentation des retraites et du SMIC...

 

La lutte contre l'exclusion sociale vaut bien celle contre le réchauffement climatique, non ? D'autant plus quand on a l'impression désagréable qu'après avoir dû subir la précarité depuis plus de 40 ans au nom d'une crise "au prétexte de la mondialisation économique et financière" dont on voit qu'elle a enrichi les plus riches, il faudrait la subir encore quelques décennies de plus "à cause du dérèglement climatique", lequel épargnera évidemment les mêmes... Et s'il était temps de renverser ce monde qui contraint le petit et conforte le grand ? Et si, puisqu'il s'agit d'y mourir, il n'y avait plus rien à perdre et tout à gagner à s'y révolter ? S'il y a du tragique dans les incidences de ce mouvement, c'est qu'il porte le désespoir en gilet : "ne m'écrasez pas !". Une tragédie dont profitent d'autres couleurs que le jaune...

 

De la tétanie sociale à l'expression du désespoir jusqu'à la colère, il n'y a qu'un pas, sitôt qu'on a franchi celui de sa porte et qu'on découvre qu'on n'est pas seul, dans l'urgence absolue. Ce pas est évidemment emprunté jusqu'à la violence par des groupes de casseurs, opportunistes par nature. Mais pas seulement : par des groupes dont l'idéologie intègre la violence comme arme politique : libertaires, identitaires, anarchistes, militants de la révolution permanente engagés dans la casse en attendant le grand soir. La contestation de l’État et du pouvoir implique celui de leur monopole de la violence - "casser du flic" - et justifie, selon eux, les leurs - contestation et violences - "au nom du peuple" sans représentant ni élections "pièges à cons". Le déstructuration est en germe, et devient alors fondamentalement révolutionnaire si l'agrégation se réalise entre les citoyens en colère, les casseurs du samedi et les groupes politiques constitués. Les revendications premières, hétérogènes, peuvent alors se cristalliser là où chacun y trouvera à court terme son compte : renverser la démocratie verticale - celle qui élit le haut pour imposer au bas ; instaurer l'anarchie ; changer la société pour la rendre meilleure ; rétablir sa fin de mois, comme avant - plus rien à perdre... La porte de la grande duperie idéologique est ouverte sans faire de la politique. En la défaisant.

 

Que nous dit alors ce mouvement sur nous-mêmes ? La lassitude et la détermination. La lucidité et la naïveté. L'envie et la démission. Le désespoir et le cynisme. L'enthousiasme et la stupéfaction. La fraternité et la violence. La spontanéité et la manipulation. La détresse et l'ambition. Le passé et l'avenir. La nostalgie et l'anxiété. Curieuse société déboussolée qui manifeste sur un rond-point à défaut d'une route à emprunter. Cette société nous renvoie la perte de sens et de maîtrise de nos dirigeants.

 

Face à cette révolte, l'impuissance du politique fait en effet peine à voir. Ce sera l'objet de mon prochain article...

 

Patrick HERTER

7 janvier 2019

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