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Le blog de Patrick HERTER

Le blog de Patrick HERTER

Articles sur l'actualité politique, économique, sociale


Une certaine idée de la Justice...

Publié par Phert sur 5 Novembre 2017, 11:35am

Catégories : #Justice

Quatre ans après la fin de la seconde guerre mondiale, se tenait dans une grande ville de province le procès de plusieurs soldats d'une division SS ayant massacré des dizaines de civils. L'opinion, horrifiée et meurtrie, réclamait vengeance. La presse, mobilisée, relayait depuis des mois l'émotion, légitime, qui montait un peu plus chaque jour à l'approche de l'ouverture des audiences. Ces barbares, ces assassins, devaient payer. Trop de massacres. Trop de guerre. Trop de drames. Justice allait passer...

 

Un homme, avocat de profession, avait été appelé par le nonce apostolique - le future Jean XXIII, qui refusait que ces hommes puissent être jugés sans être correctement défendus. L'homme accepta par principe, d'évidence...

 

Lorsqu'il arriva dans la ville, l'avocat constata que nul n'ignorait sa mission. L'hôtelier chez qui il allait loger toute le long du procès l'accueillit aussi froidement qu'il était possible. Le personnel le regardait en coin ou détournait la tête à son passage. Les clients l'évitaient. On le plaçait, lorsqu'il prenait ses repas, à l'écart dans un coin de la salle, caché derrière une devanture. "Par discrétion !" osait dire le patron entre ses dents. L'homme supportait cette atmosphère détestable avec compréhension et stoïcisme...

 

Enfin, le premier jour d'audience arriva. L'avocat se rendit au Tribunal à pied, monta les marches du Palais de Justice. La foule le regardait à présent avec hostilité. Des injures sifflaient jusqu'à ses oreilles : "Salaud !", "Complice !", "Fumier !". Non sans mal, l'homme parvint jusqu'à la salle. En y entrant, stupeur : le public, habillé en tenue de prisonniers, vociférait dans une cacophonie que le président du Tribunal ne parvenait pas à éteindre. L'avocat traversa la salle d'audience, s'approcha des magistrats, et prît la parole. Une parole forte qui fit faire silence à l'auditoire. Ce qu'il dît alors nous interpelle aujourd'hui : "Cette cour va juger d'anciens soldats accusés de crimes abominables et je me dois de les défendre. Pour que Justice se fasse, vous devez pouvoir juger au regard du droit, des faits, et en toute sérénité. Et je dois pouvoir défendre ces hommes, au regard du droit, au regard de ce que sont chacun de ces hommes, et au regard de ce qu'ils ont réellement fait, avec toute mon énergie. Car sans sérénité ni défense, il n'y aura pas de Justice. Si je ne peux défendre mes clients dans des conditions me permettant de le faire et vous d'entendre leur défense, je préfère quitter immédiatement ce Tribunal. Sans défense, Justice ne pourra pas passer !" *

 

Le public fut évacué, et le procès débuta...

 

Dans une société individualiste dans laquelle la parole se libère - heureusement, où l'émotion collective prend tant le pas sur la raison - malheureusement, où trop souvent les balances se confondent à la balance, où imperceptiblement la sécurité prend l'ascendant sur la liberté, prenons rapidement conscience que la tentation d'une justice par amalgame et d'une sécurité par omission des libertés fait peser un péril mortel aux principes d'humanité universels et fondamentaux qui sont notre raison d'être ensemble, par nos différences, sous leur autorité.

 

Ne perdons pas de vue l'essentiel.

 

Patrick HERTER

5 Novembre 2017

 

* Avertissement : ce récit, qui n'a aucune prétention historique, évoque une histoire vraie. Ecrit de mémoire à partir du récit direct de l'avocat, il est - sinon fidèle aux faits tels qu'ils ont dû exactement se dérouler, reflet de l'idée que se faisait de sa mission cet avocat.

 

 

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