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Le blog de Patrick HERTER

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Articles sur l'actualité politique, économique, sociale


La pauvreté qu'on laisse glisser...

Publié par Phert sur 19 Novembre 2017, 17:23pm

Catégories : #Sujets de société

Les associations sont à la fois les rustines et les boîtes à penser et agir de notre République : c'est effrayant et rassurant à la fois. Effrayant car leur vitalité et leur longévité sont une conséquence directe de l'échec de nos dirigeants politiques. Rassurant car, sans elles, notre société du "vivre ensemble" aurait sombré depuis longtemps. Mais est-ce si rassurant ?

 

Le dernier rapport du Secours Catholique sur la pauvreté en France (à télécharger ici) nous donne une nouvelle illustration de ces propos liminaires.  Dans leur éditorial, Véronique FAYET (Présidente) et Bernard THIBAUD (Secrétaire général) nous disent l'essentiel, en quelques mots : "Pour vivre ensemble et dans la confiance, chacun doit pouvoir contribuer à la société et être protégé". La solidarité est tout à la fois le moyen et le but de cette contribution partagée, échangée, de cette protection qui crée et entretient le lien collectif. C'est dire si elle est précieuse, cette solidarité tellement fragile qu'un seul regard suspicieux porté sur le précaire, le démuni, le déboussolé, suffit à rompre ce fil qui le relie à nous, repliant la détresse sur elle-même et condamnant sa victime à la chute...

 

Voilà pourquoi ce rapport est sous-titré : "Préjugés et cohésion sociale". Des préjugés mortels pour notre société, que le document liste et auxquels il répond, point par point, avec une précision remarquable, en s'appuyant sur les témoignages, les statistiques, les données du terrain et des sondages d'opinion. Une lecture recommandée et une mine d'informations pour en finir avec les idées préconçues, parmi lesquelles :

 

  • Les pauvres font des enfants parce que les allocations leur donnent plus de pouvoir d'achat. Un sondage réalisé par BeBetter&Co et OpinionWay pour ATD Quart Monde en 2014 indiquait que 51% des Français étaient d'accord avec cette affirmation. Or c'est une idée fausse : en réalité, le coût d'un enfant n'est pas intégralement compensé par les transferts familiaux et le pouvoir d'achat des familles est plus faible que celui des couples sans enfant. Ainsi, en 2013, les couples avec trois enfants ou plus avaient un niveau de vie moyen annuel inférieur de 8450 € à celui des couples sans enfants...

 

  • Les étrangers viennent profiter de la générosité du système social français. La démarche itinérante menée par le Secours Catholique-Caritas France dans 30 villes en mars-avril 2017 a révélé que 4 personnes sur 10 n'étaient pas choquées par cette affirmation. Or c'est une idée fausse : la plus grande partie des ménages étrangers migrants n'a, en réalité, aucun droit ou des difficultés à les faire valoir quand ils en ont. Conséquences : le niveau de vie médian par ménage étranger était en 2016 de 139 € mensuels (78 € par Unité de Consommation*) contre 930 € (665 € par Unité de Consommation*) pour les Français en situation de pauvreté. 44% d'entre eux n'avaient reçu aucune ressource de transferts et seuls 30% n'avaient pour ressources que des transferts, dont 15% des étrangers sans statut, pour un niveau de vie médian de... 200 € mensuels.

 

  • Les pauvres préfèrent ne pas travailler. Selon le sondage représentatif mené en février 2017 par le Secours Catholique-Caritas France en partenariat avec l'Institut Viavoice sur la perception de la pauvreté, 31% des Français pensent que les pauvres ne cherchent pas à s'en sortir car le système favorise l'assistanat. C'est encore une idée fausse : 52% des personnes accueillies au Secours Catholique sont des actifs qui cherchent un emploi ou travaillent dans le cadre d'emplois précaires, à temps partiels - lesquels ont tendance à augmenter (!), alors qu'une grande partie des inactifs ne sont pas en mesure de travailler par inaptitude, errance ou absence de droit au travail. Ce n'est pas qu'ils ne veulent pas travailler : ils ne le peuvent tout simplement pas...

 

  • Les pauvres sont des assistés ou des fraudeurs. Le même sondage représentatif nous indique qu'une personne sur cinq considère que le niveau des aides sociales est trop élevé, et plus d'un tiers pense qu'il est suffisant. Pour une personne sur deux, la priorité pour lutter contre la pauvreté serait de lutter contre la fraude sociale. Une double idée fausse : l'essai publié par ATD Quart Monde en 2013 révèle que les minimas sociaux distribués en France sont au même niveau que la moyenne européenne, pas plus pas moins ; l'Observatoire des non-recours aux droits et services (Odenore) compare dans un ouvrage publié en 2012 les montants de la fraude - 170 millions d'euros - à ceux du non-recours : 5,3 milliards d'euros non versés aux ayants droit du RSA, 800 millions d'euros non versés dans le cadre de la CMU et 4,7 milliards d'euros pour les CAF en 2011, pour un total de 10,8 milliards d'euros !

 

Ce dernier chiffre, gigantesque, doit nous interpeler. Comment est-il possible ? Le rapport pointe la complexité des procédures, le manque d'accès à l'information sur ces droits, la non-maîtrise de la langue, aussi, ou encore le refus de la stigmatisation. Certainement, mais il y a d'autres raisons, dont nous devons tous prendre conscience : la pente trop souvent fatale sur laquelle l'échec et les angoisses font glisser. D'abord en refusant d'y croire. Puis, un jour, le sol qui se dérobe, soudain, et les certitudes avec. Tout prendre à la légère, puis tout prendre au tragique. Se persuader de surmonter. Reprendre son souffle. Recevoir un coup. Un autre. S'agripper un instant à une aide, un soutien, une idée, mais reprendre un coup - encore un ! et lâcher prise. Se décourager. Se retenir. Se relever, et survivre sans courage - il n'y a pas de courage quand on n'a pas le choix ! Encore un coup. Sentir la terre qui tombe sur la tête, et se laisser aller. Trouver dans ces instants d'abandon un éphémère confort, une fatalité douce. Oublier les papiers, les enclumes et les gilets de sauvetage car les uns et les autres nous renvoient au pire de notre vie. Se détacher de soi-même et des autres. Comme une mort douce...

 

Il y a en France, en 2017, 9 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. Ne les oublions pas...

 

Patrick HERTER

19 Novembre 2017

 

* L'unité de consommation (UC) est un système de pondération attribuant un coefficient à chaque membre du ménage (1 UC pour le 1er adulte, 0,5 UC pour les autres personnes de 14 ans et plus, 0,3 UC pour les enfants de moins de 14 ans) et permettant ainsi de comparer des ménages de tailles ou de compositions différentes.

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