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Le blog de Patrick HERTER

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Articles sur l'actualité politique, économique, sociale


Manipulation : le contrôle de l'individu

Publié par Phert sur 23 Mai 2017, 07:43am

Au matin d'un nouvel attentat terroriste (à Manchester), voici la première partie d'une analyse de la manipulation écrite il y a 30 ans, lorsque je participais à la lutte contre les mouvements sectaires... Le fond n'a pas changé. Si cela intéresse, je publierai la suite.

 

Faisant partie d’un monde en évolution constante, complexe, ambigu, divers, hétérogène, incertain, anxiogène, l’individu reçoit de très nombreuses informations – parfois contradictoires – de différentes sources. Sa personnalité originale se nourrit et se construit à partir de cette diversité d’influences, d’opinions, de situations, dans la confrontation permanente avec son caractère, sa propre réflexion, son expérience. Cette dynamique développe son esprit critique et forge progressivement son individualité, en continue, tant que dure son ouverture au monde. C’est–à-dire sa capacité à se situer par rapport à ce monde qui bouge, à réagir avec ou contre lui, à s’y inscrire en-dehors d’un moule ou par-delà un moule éducatif ou instructif acquis et dépassé. C’est le « in ».

 

Cette force centripète de construction de soi-même est indissociable d’une autre force, centrifuge celle-là, qui agit en même temps et se confond, par certains aspects, avec la précédente. Cette force ouverte vers les autres, et nourrie par eux, permet à l’individu d’établir des relations de référence, de construire des cercles collectifs, du plus proche au plus lointain. C’est le « out ».

 

Le « in » et le « out » interagissent dans un espace collectif où l’individualisme a toute sa place et exerce sa liberté.

 

La manipulation totalitaire casse cette double dynamique en plaçant insidieusement l’individu sous son contrôle, en arrêtant tout développement spécifique et en le coupant de ses cercles familiers de référence. Ce contrôle s’exerce par le biais de procédures mentales répétitives : la répétition, intensive ou systématique, d’une procédure imposée de l’extérieur, exclusive et rigoureuse, va en effet imprimer séances après séances chez l’individu un balisage mental nouveau.

 

Ce balisage ne détruit pas sa personnalité : il l’oriente, la contrôle et la mène sur une voie de développement prédéterminée. Ce dirigisme méthodologique a une première conséquence : la réduction du champs de développement naturel de l’individu.

 

En acceptant de suivre sous contrôle un chemin déjà tracé par d’autres, l’individu qui subit la manipulation totalitaire réduit immédiatement son champ de développement sans toucher à son champ de vision du monde. En acceptant de passer les informations du monde dans un filtre conçu par d’autres, il accepte de dépendre d’une seule influence et d’une seule réflexion qui ne vient pas de lui-même. L’individu croit toujours voir le monde tel qu’il l’a toujours vu, avec indépendance ; il pense toujours percevoir lucidement les données extérieures ; il croit toujours être lui-même, maîtriser sa propre réflexion. Mais la réalité est toute autre : il s’est enfermé à l’intérieur d’un moule méthodologique ne laissant passer qu’une vision préconçue de l’existence. Il voit mais ne peut plus assimiler par lui-même les données de son existence. L’individu est lancé dans un développement prédéterminé : il est sur-concentré sur une expérience qu’il ne maîtrise pas, au détriment de sa propre réflexion et de son propre chemin. Ainsi se détruit sa diversité, sa richesse intérieure, au profit d’un modèle très cohérent dont il va lui falloir épouser la forme, exclusivement.

 

Le doute pouvant faire partie de l’expérience, les informations parasites (critiques, oppositions, réticences, manque de confiance, absence de résultat, etc.) qui interfèrent avec la cohérence de la manipulation sont alors immédiatement attribuées à une application imparfaite des procédures à suivre par l’individu. Ce dernier est alors amené à répéter à nouveau les procédures jusqu’à l’obtention de résultats. L’individu est dans ce contexte soumis à une double pression : pression de la procédure qui s’applique inexorablement, de façon très directive, et pression naturelle de l’individu sur lui-même pour réussir, c’est-à-dire pour obtenir des résultats, pour sortir de son désarroi ou pour trouver des réponses. Car cet individu attend des réponses.

 

La curiosité n’étant pas une raison suffisante ou nécessaire, l’individu est attiré par une manipulation totalitaire parce qu’il est confronté à une crise : crise existentielle (Que faire dans le monde ?), identitaire (Qui suis-je ?), affective (Qui m’aime ?), spirituelle (Comment m’élever spirituellement ?), matérialiste (Comment vivre mieux ?)… Il pénètre dans cette organisation de pensée pour trouver des réponses. Non pour se poser de nouvelles questions. Or, comme il est impossible d’après ceux qui tirent les ficelles de progresser si l’on doute, l’individu doit accepter de considérer positivement l’expérience avant même de s’y lancer. D’avoir un « regard neuf ». Les arrières pensées sont exclues. La méfiance n’a pas sa place. Il n’y a pas de jugement porté sur la procédure qu’il entreprend. Il n’y a pas de recul réel.

 

Le résultat des procédures est logiquement spectaculaire : le chemin étant banalisé, celui qui suit la manipulation trouve, avec son caractère passé au filtre philosophique, religieux, politique, les résultats qui s’y trouvent. Invariablement, à force d’efforts et de confiance. Parce que le modèle est cohérent, mais aussi parce qu’il n’est pas absolument faux mais absolument restrictif. La manipulation totalitaire n’a pas besoin d’être spectaculaire : la procédure mène aux résultats mécaniquement. Ces résultats, extrêmement pauvres au regard de la richesse humaine, sont présentés comme l’essentiel, le tout, l’unique, l’exclusif. Ils contentent l’individu qui trouve une explication simple et compréhensible à ses problèmes, sans même s’apercevoir qu’ils correspondent à une réduction de son être, de son existence, de sa compréhension du monde. L’individu ne comprend mieux qu’une part infime de lui-même. Et ne comprend plus rien du reste, devenu étranger à sa philosophie.

 

Le contrôle de l’individu est la conséquence de cet enchaînement : le résultat limité – fruit d’une procédure unique imposée à une partie de la personnalité – est présentée comme une réalité absolue et totale. La supercherie consiste à réduire la nature humaine à la simple expression de la manipulation totalitaire tout en sur-évaluant la valeur du résultat obtenu dans l’application des procédures.

 

Très rapidement et logiquement, l’esprit critique lâche prise : la distance indispensable entre la réflexion individuelle et l’expérience vécue est détruite. La question fondamentale de l’objectivité de la procédure et de ses limites est laissée de côté. Elle laisse place au seul souci de résultat. On neutralise l’esprit critique pour se concentrer sur l’exercice ; on détruit toute analyse pour atteindre un mieux-être promis. On accepte le contrôle total de soi-même pour un résultat hypothétique et relatif. On suit la procédure sans même s’interroger sur sa légitimité, son risque, sa perversité. On se livre sans résistance.

 

Quand le résultat apparaît, même fugace, même fragile, quand le changement devient apparent, seule l’expérience vécue s’impose comme réelle : s’il y a eu résultat, c’est que le discours est vrai, c’est que la procédure est bonne. Peu importe ce qu’elle est, ses limites, sa relativité. Le résultat devient la réalité et le discours véhiculé par la manipulation totalitaire  s’impose comme vérité. C’est la mécanique de l’auto-persuasion, de l’auto-réalisation. Ces nouvelles réalités et vérités s’imposent à l’ancienne réalité du monde telle que l’individu la percevait. Celui-ci pense détenir (enfin) des réponses à ses questions : il vient en fait de trouver refuge dans un nouveau milieu totalement auto-contrôlé. Ce milieu est homogène, sécurisant, rigoureux. Il crée une nouvelle identification, laquelle fait éprouver à l’individu un sentiment d’exaltation devant « la découverte » apparente de lui-même, d’une doctrine exacte, d’un groupe uni et d’un monde enfin clair. Les communications interne et externe de l’individu sont ainsi contrôlées. L’organisation vient de recruter un nouvel adepte.

 

Patrick HERTER

23 mai 2017

 

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